Z_O_U_C_K, Pierre BOTTERO
« Je m'immobilise.
Incapable de détourner mon regard de la fille qui avance dans ma direction.
Elle est encore à dix mètres mais, déjà, elle opacifie le monde, pulvérisant mon récent équilibre, m'attirant à elle comme une flamme vive ensorcelle une phalène. J'enregistre d'abord la courbe de son cou gracile qui vient se briser sur l'os délicat de la clavicule, l'angle saillant d'une épaule jadis arrondie puis, très vite, mes yeux cherchent ses bras, sa taille, ses chevilles.
Pour confirmer ce que mon âme sait déjà.
Dans ma poitrine, une horloge prise de folie se met à battre de grands coups douloureux.
Souffrance, et pourtant...
Elle est vêtue d'un débardeur blanc et d'un jean trop large. Beaucoup trop large. Les vêtements sont toujours trop larges pour elle.
Pommettes saillantes, joues creuses, des yeux immenses d'un bleu délavé qui lui dévorent le visage. Elle arrive à ma hauteur et je m'assois, non, je m'effondre sur un banc, incapable de supporter la vision de sa fragilité.
De sa beauté.
Oiseau moribond, elle est plus proche de l'envol que je ne l'ai jamais été et j'ai mal.
Déchirure.
Blessure jamais refermée.
La fille est passée. Elle arpente, au-delà des mots, une route sombre dont elle atteindra bientôt l'extrémité...
Mon c½ur se calme, ma respiration s'apaise.
Je m'adosse au banc et ferme les yeux.
Souvenirs ... »